COULEURS D'ANTAN
Couleurs d'antan
Contraints, par la rigueur de nos hivers, à s'enfermer pour de longs mois, nos ancêtres aimaient égayer leur intérieur de vives couleurs. Les murs et les plafonds étaient généralement enduits de lait de chaux parfois teinté à l'ocre; quant aux boiseries elles s'émaillaient de couleurs variées. La peinture à l'ocre jaune avait la faveur populaire pour les planchers qui étaient parfois agrémentés de dessins polychromes faits au pochoir ou à l'aide d'une pomme de terre sculptée. Cette technique, peu onéreuse et d'une extrême simplicité, permettait de parsemer le plancher de fleurs, de feuillages ou de dessins géométriques du plus joli effet.
Une de nos plus anciennes collectionneuses (qui préfère garder l'anonymat) raconte que, dans les années quarante, l'on retrouvait encore de nombreux exemples de ce pittoresque art populaire dans la région de Charlevoix, où par ailleurs, les extérieurs des maisons rivalisaient de couleurs vives et contrastantes. "C'était un spectacle à vous couper le souffle quand, au détour du chemin, un petit village vous apparaissait soudain, tel une mosaïque éclatante dans un écrin de verdure, se détachant sur le bleu profond du fleuve".
Pour les meubles, les couleurs les plus prisées étaient les rouges, bleus, verts et noirs. La peinture était préparée à partir de pigments variés, finement broyés et incorporés à de l'huile de lin bouillie avec soit du carbonate de plomb (plomb blanc ou blanc de Céruse), ou de l'oxyde de plomb (plomb rouge, litharge ou minium). Les ocres rouges ou jaunes, dont la teinte varie selon la quantité de fer qu'elles contiennent, le bleu de Prusse (cyanure de fer), l'oxyde de cuivre, qui donne une belle teinte turquoise et le noir de fumée étaient les pigments les plus utilisés.
Beaucoup de ces produits étaient importés, comme on peut le voir dans une annonce parue dans la Gazette de Québec, le 16 mai 1765, cinq ans après la Conquête. Monsieur Henry Taylor, chirurgien et apothicaire en la Basse Ville, vend en plus des drogues de toutes sortes, des élixirs, du baume, des épices et "du bleu de Prusse, du rouge, du blanc, de l'ocre rouge et jaune, du litharge, du noir de fumée, du vermillon, de l'esprit de terbentine (sic), de l'huile de lin préparée, et toutes sortes de couleurs pour peindre aux prix les plus raisonnables".
Même si certaines terres d'ocre étaient importées, on en avait ici, et de fort bonne qualité. Il s'en trouvait même qui étaient exportées vers les États-Unis comme on peut le voir dans un intéressant contrat de vente de "pinture" signé à Yamachiche, le 15 septembre 1851. Devant le notaire Hubert Belle Feuille, comparaissent Sieur Étienne Comeau dit Mailloux, cultivateur de la paroisse Notre-Dame de la Visitation de la Pointe du Lac et Sieur Christopher Cramer, Maître Pintre (sic) demeurant à Plattsburgh. Sieur Cramer achète au nom de Henry Wilson Monro & Co. de New-York, "à s'avoir toutes les pintures ou ocres qu'il peut y avoir en et sur une terre située au dit lieu de la Pointe du Lac de deux arpens de front plus ou moins sur vingt arpens de profondeur... pour par ledit acquéreur aux dits noms prendre et exploiter ladite pinture ou ocres quant bon lui semblera et comme il avisera sans être troubler par qui que ce soit mais sans empêchemens ledit Sr Vendeur de cultiver sa dite terre la moitié chaque année... La présente vente faite pour et moyennant les prix et sommes de soixante piastres."
Je tiens à m'attaquer dès maintenant à un mythe très tenace, celui de la peinture au sang de boeuf. Peut-on imaginer un fermier tuant un boeuf chaque fois qu'il désirait peindre une armoire? L'erreur vient tout simplement du fait que la couleur brun-rouge, obtenue avec les terres d'ocre rouge, était souvent identifiée dans les contrats anciens comme "couleur sang-de-boeuf"
Tous nos meubles d'esprit français, les plus naïfs comme les plus élaborés, étaient peints. Les vernis sombres et austères firent leur entrée au pays avec les ébénistes anglophones et furent systématiquement utilisés sur les meubles produits industriellement. Quant aux vernis clairs il n'apparaissent qu'au début du vingtième siècle.
Lorsque l'on commença à s'intéresser à nos antiquités québécoises, l'on découvrit avec ravissement la chaude couleur du bois patiné par les ans. La clientèle appréciait particulièrement la couleur "miel doré" du pin. On décapait systématiquement tout. Les meubles, les petits objets, les statues et même les autels furent victimes de cette frénésie décapante. Tout le monde participa à cette orgie de décapage, les plus grands experts et les musées ne firent point exception.
J'avoue avoir moi-même participé à ce massacre. Pourtant, j'ai commencé très tôt à apprécier les peintures anciennes; la preuve, j'ai encore dans ma collection une armoire rouge achetée vers 1963. Cette armoire, qui n'avait jamais été repeinte par dessus sa couleur d'origine, me plaisait comme tel et je retardai indéfiniment l'heure de son décapage. Je ne peux que m'en féliciter aujourd'hui.
Je ne sais pas exactement d'où est venu cet intérêt généralisé, que l'on constate maintenant, pour la conservation des peintures d'origine. Les américains en seraient les instigateurs, que je n'en serais point surpris. Par contre, j'ai lu un jour que ce serait aux italiens que l'on devrait la mise au point des techniques pour enlever une à une les couches de peintures accumulées au cours des ans. En fait, ce n'est pas aussi compliqué qu'il y paraît au premier abord. Il suffit généralement d'utiliser un décapant pas trop puissant et d'avoir beaucoup de patience. Il faut travailler une toute petite surface à la fois, ne pas laisser agir le décapant trop longtemps mais juste assez pour amollir un peu la peinture que l'on gratte une couche à la fois.
La grande différence de prix, que l'on constate aujourd'hui, entre un meuble décapé au bois et un autre qui a conservé sa peinture d'origine s'explique d'une part par le travail beaucoup plus long que demande un décapage couche par couche et d'autre part par la rareté des meubles qui n'ont pas encore subi l'irréversible nettoyage à fond. Certains experts tentent de reconstituer les peintures anciennes, mais un oeil avisé saura faire la différence.
Il ne faut pas oublier que la peinture d'origine fait partie intégrante de l'authenticité d'un meuble; l'enlever, c'est à mon sens aussi grave que de jeter la porte d'une belle armoire. Sachons apprécier les couleurs vibrantes et douces choisies par nos ancêtres et rendons hommage à leur sens du coloris.
Texte de M Robert Picard pour magazine art (5e année, No 1 - Automne 1992)
visitez le site de m Picard
http://pages.videotron.com/rpicard/index.html
Denis Boulianne
Article ajouté le 2008-01-29 , consulté 201 foisCommentaires
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