LA TABLE

La table
 

 

                    « Une table quarée de bois de pin tournée demie usée... »
                « Une vieille table ronde et son Plian de bois de pin... »
                « Une table Oval de pin avec son pliant... » 1

Appelée le cœur de la maison québécoise, la cuisine devait ce titre à la table autour de laquelle gravitaient presque toutes les activités quotidiennes. Bien que les architectes et designers d'intérieur aient tenté de changer cet état de choses en transformant la cuisine en laboratoire, il semble bien que la cuisine soit en voie de redevenir le lieu de convivialité qu'elle était autrefois.

Est-ce une conséquence ou le fruit du hasard, mais plus de gens recherchent présentement des tables d'époque qu'il y a disons, quatre ou cinq ans.

Plusieurs facteurs ont contribué à faire certaines objections à l'égard de ce meuble. Par exemple, on n'hésite plus à rehausser le piètement de quelques pouces afin de rendre cette table à la fois plus confortable et plus compatible avec les chaises modernes. Cette modification temporaire se fait à l'aide de sabots qu'on enlèvera si la table devient à nouveau un élément de décor.

La tendance actuelle d'aménager son bureau à la maison a aussi contribué à augmenter la demande de ce meuble traditionnel; l'ancienne table de cuisine avec son immense tiroir n'offre-t-elle pas une surface de travail extrêmement fonctionnelle? On a bien fini de vouloir se donner l'illusion de vivre au XVIIIe et de cacher le téléviseur dans l'armoire d'époque après chaque émission. Désormais, le téléviseur, le four à micro-ondes et même l'ordinateur ne se gênent plus pour trôner sur des tables qui sont leurs aînées de quelques siècles. Et de ce mariage, sort un décor personnalisé à nul autre pareil.

C'est peu connu, mais cet indispensable meuble dont l'usage s'est généralisé ici dès les débuts de la colonie était peu répandu en France. De  fait, dans la campagne française, l'habitude de s'attabler est récente et, depuis des temps immémoriaux on tenait son écuelle sur ses genoux ou à la main pour se nourrir. 2 La table paysanne n'y est pas apparue avant le règne de Louis XIV (1643-1715). Avec ses formes Louis XIII, elle était alors réservée aux intérieurs des riches, de l'élite; les paysans n'utilisaient que des planches posées sur des tréteaux ou des barriques. C'est sous le règne de Louis XV (1715-1774) que la table de ferme devint un meuble. 3

On trouve en outre chez nous des chaises, des lits, des commodes et même des encoignures en grand nombre, alors qu'en France ces meubles furent longtemps réservés au classes supérieures. Ce qui avait l'heur de surprendre parfois les visiteurs de passage. Ainsi par exemple, l'ingénieur Franquet, en visite au pays en 1753, s'exclamait au sortir d'une maison de LaChesnaye : " par les détails de l'ameublement de cette maison, l'on doit juger que l'habitant des campagnes est trop à son aise. " 4

Comment expliquer cet avant-gardisme du mobilier paysan québécois? D'abord, il n'existait pas ici de règlements de Corporations comme il s'en trouvait en France et qui interdisait à quiconque n'étant pas du métier de fabriquer des meubles même pour son usage personnel. Ensuite, la faible densité de la population d'ici favorisait les contacts entre les différentes classe sociales. Les habitants avaient donc l'occasion de voir les meubles de leur seigneur ou des notables de la place et pouvaient les copier à leur guise en utilisant le bois de leur terre ou en ayant recours aux menuisiers itinérants qui travaillaient souvent pour à peine plus que le gîte et le couvert. Pour les habitants, leur ameublement démontrait une certaine prospérité, eux qui avaient justement émigré pour avoir une meilleure vie.

Le style Louis XIII avec ses lignes sobres, sans ornements inutiles, a très vite attiré la faveur populaire, faveur qui ne s'est pas démentie par ailleurs chez les " meubliers " québécois pendant plus de deux siècles. Le seul autre grand style français dont l'influence fut aussi marquante dans notre mobilier fut le style Louis XV. L'élégance raffinée de ses pieds galbés et de ses chantournements avait déjà conquis la bourgeoisie du pays au moment de la défaite de 1760.

Cet engouement dura jusqu'à l'arrivée des menuisiers et ébénistes anglais et écossais vers 1780. Pour se mettre au goût du jour et en quelque sorte manifester son égalité à l'élite anglaise, on se tourna allègrement vers les nouveaux styles de l'époque, Queen Ann, Chippendale, Adam ou Hepplewhite. Ces meubles d'inspiration anglaise sont malheureusement très mal connus. Fabriqués ici, parfois de bois locaux, mais plus fréquemment en bois exotiques tel l'acajou, on les considère trop souvent et à tort comme des importations.

Dans les campagnes, on reste cependant attaché au mobilier d'inspiration traditionnelle française, et en particulier à celui robuste et solide de style Louis XIII. Néanmoins, tout en conservant certaines caractéristiques de ce style, la table a évolué au cours des ans. On délaisse progressivement les tournages à balustre ou en spirale pour des pieds carrés ou simplement chanfreinés. On élimine, dès le XVIIIe siècle, les flambeaux décoratifs appliqués sur l'entretoise qui conféraient un caractère unique aux plus anciennes tables. Mais la typique entretoise en " H " demeurera jusque vers 1830, voire 1850.

La forme et la grandeur se modifient aussi au cours des ans, l'exiguïté des habitations en région de colonisation favorisait l'usage de tables à tréteaux, démontées entre les repas, et les tables à abattants. Pour ces dernières, les abattants étaient supportés par une ou deux barrières qui, ouvertes, formaient des pieds supplémentaires. Au siècle dernier, les coulisseaux ou planchettes pivotantes remplacèrent généralement les barrières.

Une autre ingénieuse façon de ménager l'espace était d'utiliser le banc-table d'origine américaine, mais très souvent de facture française. Le plateau de table, une fois relevé, forme le dossier du banc. Ce dernier s'ouvrant tel un coffre, ou encore muni d'un tiroir, sert de rangement.

L'usage de la grande table familiale rectangulaire, pour sa part, s'est répandu à partir du XIXe siècle; elle ne doit pas être confondue avec la table réfectoire présente dans les communautés religieuses; cette dernière généralement longue et étroite était dotée d'une série de tiroirs où chaque convive rangeait son couvert.

La table a des destinées variées et se répand à travers les ans en une foule de modèles répondant aux besoins, aux goûts et aux moyens des propriétaires. Mais ce qu'il faut se rappeler, c'est que la plupart d'entre elles peuvent s'intégrer merveilleusement à tout décor actuel, qu'il soit de domicile ou de bureau.

Robert Picard     pour magazin'art

visitez le site de m. robert picard

http://pages.videotron.com/rpicard/index.html

1. PALARDY, Jean - Les Meubles Anciens du Canada Français, Paris, 1963, p. 255
2. DOUSSY, Michel - Styles Régionaux, Paris, 1982, La Bretagne, p. 69
3. BASCHET, Roger - Styles Régionaux, Paris 1982, L'Île-de-France, p. 106
4. FRANQUET - Voyages et Mémoires. p. 157-158

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.

Denis Boulianne



Article ajouté le 2008-02-13 , consulté 150 fois

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