LES CHAISES

Les chaises

Fabriquées aux millions d'exemplaires, depuis les débuts de la colonie et presque jusqu'au milieu de ce XXe siècle où nous vivons. Petites, légères, fragiles, toujours semblables, jamais pareilles...
Avez-vous déjà regardé attentivement une petite chaise paysanne? Quelques bouts de bois, quelques barreaux, deux ou trois outils, un peu d'habileté et parfois une petite dose de fantaisie; c'est tout ce qu'il fallait pour créer ce petit chef-d'oeuvre. Un peu de peinture, quelques brins de paille, d'écorce d'orme ou de babiche pour le siège, et la voilà prête pour des siècles de bons et loyaux services.
Il ne faut pas s'y tromper; malgré son apparente fragilité, nul meuble n'est plus résistant. Le secret de sa solidité réside, premièrement, dans l'utilisation de bois vert pour les pieds et les montants et de bois très sec pour le reste. En séchant, le bois vert se resserre sur les barreaux et les voliches qu'il emprisonnent. Deuxièmement, on ne se servait jamais de branches d'arbre pour les barreaux, on les taillaient dans une bonne pièce de bois solide. Le merisier s'avère le bois le plus estimé des chaisiers, le frêne occupe également une place importante alors que l'orme, l'érable et le hêtre ne s'emploient que sporadiquement. Quant au pin, si populaire pour tout le reste de l'ameublement, il se retrouvait presque exclusivement sur les sièges.
Au XVIIe siècle, encore peu répandue dans les foyers paysans de la Mère Patrie, la chaise côtoie déjà bancs et tabourets dans la majorité des intérieurs canadiens. Les inventaires de l'époque regorgent de "chaises de bois d'assemblage" et de "chezez Empaillées". Malgré leurs multiples variantes, toutes nos chaises d'inspiration françaises se rattachent à ces deux types faciles à reconnaître. Les premières, de style Louis XIII, dont le prototype est la chaise de l'Ile d'Orléans, ont un siège de bois. Elles sont entièrement assemblées à tenons, mortaises et chevilles de bois, exception faite du siège qui est cloué ou chevillé. Dans sa version la plus simple, le piètement en entretoise sera simplement chanfreiné, mais on trouve également quelques exemplaires au piètement tourné en balustres. Le dossier qui n'est en général qu'un simple cadre vide s'agrémente parfois, dans les modèles de luxe, d'une série de petites balustres.
Les chaises empaillées, dont le piètement est un assemblage de barreaux, sont connues aujourd'hui sous le vocable de chaises paysannes. Leurs pieds arrière se prolongent au dessus du siège où ils sont réunis par deux ou trois barres horizontales appelées traverses ou voliches. Malgré ce que leur nom peut laisser croire, ces chaises sont rarement foncées de paille. En effet, ce matériau, très populaire en Europe, est peu prisé ici; on lui substitue assez tôt des matières plus durables, puisées à même les richesses du terroir, ou empruntées à la tradition amérindienne. Déjà en 1706, on mentionne la présence de "huit Chaises Empaillées d'Escorce dorme" chez Jacques Vandry.(1) En fait ce n'est pas l'écorce de l'arbre qui est utilisée, mais la partie qui est juste sous l'écorce. Avec les années, ce matériau très résistant prend une belle patine et ressemble presque à du cuir. Puis vient la babiche des raquettes à neige, fines lanières de peau de caribou, d'orignal ou d'anguille. Dans la région du lac Saint-Pierre, où pousse le frêne noir, on s'inspire des techniques de la vannerie abénakise. Il est intéressant de noter que les chaises empaillées se retrouvent particulièrement dans la région de Montréal, tandis que celles de bois d'assemblage ont la faveur dans les environs de Québec.
Comme la plupart de nos meubles, les chaises sont souvent fabriquées par l'habitant habile, pour répondre aux besoins d'une famille toujours grandissante. Mais beaucoup sont l'oeuvre de menuisiers dont certains s'en feront une spécialité. "Il y avait jadis un fabricant de chaises à tous les trois ou quatre villages." (2) Plusieurs, "tel Simon Audy dit Roy, faiseur de chaises en 1798, à Saint-Augustin près de Québec, allaient dans toutes les côtes ou rangs en vendre de porte en porte. Ces colporteurs se déplaçaient dans des charrettes remplies de chaises et ainsi apportaient avec eux les influences particulières de leur terroir." (3) D'après Louis Martin, jusqu'à la dernière guerre, l'on pouvait se procurer des petites chaises paysannes au Marché Bonsecours, à Montréal, au marché St-Roch à Québec ainsi que dans de nombreux marchés de villages.(4)
Outre les petites chaises, on trouve chez nos ancêtres, de nombreux fauteuils à bras. Les plus fortunés auront de magnifiques fauteuils rembourrés, garnis de toiles peintes ou de tapisserie; cependant, nous nous en tiendrons ici aux fauteuils paysans, qui étaient d'un usage courant dans toute la colonie. D'abord réservés aux chefs de familles, on les retrouve de plus en plus nombreux dans chaque habitation à mesure que s'avance le XVIIIe siècle. On apporte à leur construction une attention particulière. Leur haut dossier et leurs accoudoirs permettent aux artisans de donner libre cours à leur imagination. "Au début ils étaient assemblés à console montantes : les deux pieds antérieurs se prolongeaient et servaient d'appui aux accoudoirs. Au début du XVIIIe siècle, on placera les accoudoirs en retrait pour permettre aux dames dont les jupes auront pris de l'ampleur, de s'asseoir élégamment et sans se sentir à l'étroit." (5) Mais les robes à panier étaient rares chez l'habitant, aussi ne rencontre-t-on que peu de spécimens avec cette particularité.
A la fin du XVIIIe siècle, les loyalistes arrivant en grand nombre des États-Unis, introduisent ici les chaises de type "Windsor". Elles procèdent d'une technique totalement différente de celle utilisée jusqu'ici. On commence à construire la chaise par le siège, pour lequel on choisit une pièce de bois assez épaisse. Celui-ci est percé en dessous de quatre trous pour recevoir les pieds, et au dessus , vers l'arrière d'une série de trous pour recevoir les barreaux du dossier. Sans son siège cette chaise n'existe pas, contrairement à celle de tradition française dont les pieds font partie intégrante du dossier. En même temps que cette méthode de construction différente, les loyalistes introduisent ici une nouveauté qui va littéralement révolutionner l'art de s'asseoir au Québec: la chaise berçante.
Si l'origine de la berceuse demeure nébuleuse, il est certain que vers 1780, elle était devenue courante en Nouvelle-Angleterre. Au Québec, les premières mentions datent de 1832, alors que William Cochrane, annonce dans Le Canadien des "rocking chairs". (6) Très rapidement cette nouvelle mode envahit les campagnes. D'abord on se contente d'ajouter des berces aux chaises et fauteuils déjà existants, puis on construit de véritables chaises berçantes. Certains chaisiers opteront alors pour le type "Windsor" dont s'inspire la célèbre "Boston rocker"; d'autres construiront des berçeuses selon la vieille tradition française de la chaise empaillée. Déjà vers 1845, apparaît la berçante "de Beaumont", parfait exemple de l'intégration de ces deux styles. Elle allie une construction à la française et un dossier d'influence anglaise, dont les multiples barres verticales s'insèrent sur le barreau arrière du siège.
La berçante, c'est plus qu'une tradition chez-nous, c'est le symbole du repos mérité après une dure journée ou une vie bien remplie. On l'associe également à l'hospitalité proverbiale des canadiens français; quiconque arrivait à la maison se voyait aussitôt offrir une berçante. On pouvait facilement en compter dix ou douze dans chaque maison, chacun avait la sienne; chacune avait sa personnalité. Nulle part ailleurs sa popularité fut aussi grande. Pendant que les fauteuils rembourrés et coussinés envahissaient les salons bourgeois, chez l'habitant, le père se berçait tranquillement en fumant sa pipe près du poêle, mémère se berçait en tricotant, les amoureux se berçaient à l'unisson dans la berçante double, et maman berçait le nouveau-né en fredonnant une berceuse...
Article de M Robert PICARD
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robert.picard.antiquaire@videotron.ca

Denis Boulianne

www.finition-de-meubles.com

 

 



Article ajouté le 2008-04-01 , consulté 371 fois

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