LES COFFRES

LES COFFRES

D'instinct, l'homme a toujours cherché à protéger "ce qui assurait sa subsistance, comme la nourriture, le vêtement, les pièces de valeur." (1) Le coffre, dont l'origine se perd dans la nuit des temps, répond à ce besoin primordial. Il fut le premier et le principal meuble de rangement. Il évolua parallèlement aux effets à ranger. On découvre, à travers son histoire, l'évolution sociale et économique des peuples. Tous les autres meubles destinés à conserver les possessions de l'homme ou de la femme, ne sont, en somme, que des dérivés de la boîte primitive.

Déjà à l'époque des Pharaons, les coffres étaient nombreux et très ornementés: à couvercle plat ou bombé, avec ou sans pieds, sculptés, gravés, peints ou dorés. Mais, il n'était pas suffisant de mettre à l'abri ses trésors; encore fallait-il en assurer l'inviolabilité. En Mésopotamie, en Égypte, en Grèce, des systèmes de fermeture sont perfectionnés jusqu'au jour où l'on inventa la serrure et la clé de bois. A l'époque romaine, fabriquées en métal (bronze ou fer), elles étaient devenues d'un usage courant.(2)

C'est cependant au Moyen Age que les coffres connurent leur véritable apogée. Leur emploi est lié à un mode de vie archaïque et à un climat d'insécurité permanente. Ils permettaient, en cas d'attaque, aux seigneurs et aux paysans de pouvoir déguerpir rapidement sans laisser derrière eux leurs biens les plus précieux. "Du XIe à la fin du XVe siècle, leur formes et leurs lignes évoluent à peine. (Elles sont d'ailleurs semblables par toute l'Europe.) Toutefois, cette uniformité est en quelque sorte compensée par l'abondante diversité de l'ornementation, qui reflète fortement les particularismes régionaux ou locaux"(3) En outre, cette ornementation, comme d'ailleurs le nombre de coffres dans une habitation, varient selon le rang et la fortune des individus.

Remplacés par les armoires et les buffets, ils sont totalement disparus des intérieurs parisiens dès la fin du XVIIe siècle. Cependant, dans les campagnes, où on leur attribuait une signification symbolique, on continua à attacher un très grand prix aux coffres; jusqu'à la fin du XIXe siècle, ils sont restés d'indispensables cadeaux de mariage. (4)

Au Québec, comme dans les autres provinces de France, ils occupent une place prépondérante dans l'ameublement. Premiers meubles à débarquer ici, les coffres et les bahuts, renfermaient tout l'avoir des découvreurs et des premiers colons: vêtements, outils, ustensiles. Les bahuts sont des malles de voyage au couvercle bombé; ceux qui viennent de France sont généralement recouverts de cuir, tandis qu'ici on les revêt de préférence de peau de loup-marin. Leur nom vient de bahur, dénomination sous laquelle les normands du pays de Caux désignaient indifféremment tous leurs coffres.(5)

Ils furent également les premiers meubles bâtis ici, avec les tables et les bancs. Contrairement aux armoires qui n'apparaissent alors que très sporadiquement, on constate dans les inventaires après décès dressés au début de la colonie, la présence de nombreux coffres et bahuts dans chaque habitation. On note également quelques coffres de voyageur. Ces derniers étaient faits de petits troncs d'arbre évidés et recouverts de fourrure; grâce à leur forme particulière, ils ne brisaient pas le fond du canot, ni ne blessaient l'épaule au cours des nombreux portages. Chez les pêcheurs, on mentionne des coffres munis d'une tête légèrement surélevée qui pouvaient servir de lit durant les expéditions en haute mer.(6)

Ce meuble de rangement, si pratique, évolue rapidement tout en se diversifiant pour répondre à divers besoins. La première transformation qui lui permettra de se distinguer définitivement de la malle de voyage, c'est l'abandon des poignées. Ce petit détail officialisera, en quelque sorte, son statut de meuble. Il est dorénavant condamné à la sédentarité. Sa structure elle-même sera modifiée en fonction des divers usages aux quels on le destine. Les coffres servant à conserver les grains ou les outils gardèrent longtemps leur apparence de boîtes rustique. La cave où l'on range les bouteilles de boisson ou d'eaux de senteur, sera divisée en plusieurs petits compartiments.(7) La huche, que les français appellent maie ou pétrin, sera dotée de pieds pour le confort des cuisinières qui utilisent son couvercle pour pétrir le pain.

Le coffre s'avère, en outre, très polyvalent dans ses fonctions. Celui qui, dans la cuisine, est destiné à recevoir les ustensiles et la vaisselle, sera utilisé comme banc, parfois même comme table. Cet autre où l'artisane range ses navettes et divers objets nécessaires au tissage, servira de banc pour le métier à tisser. Le coffre à linge, placé dans la chambre, fera office de table de toilette ou de marche-pied pour monter sur le lit. Ce dernier, souvent apporté en dot par la mariée, se devait d'être le plus beau. Destiné à conserver les draps, courtepointes, catalognes, tapis et nappes amoureusement préparés pour la grande occasion, il était construit, avec la plus minutieuse attention, suivant les styles en vogue: à pointe de diamant, à panneaux chantournés d'esprit Louis XV ou simplement décoré d'une moulure en "V". Cette moulure qui ceinture le coffre à 4 ou 6 pouces sous le couvercle doit être déviée pour contourner l'entrée de serrure, cette déviation qui forme un "V" est typiquement québécoise. Il est intéressant de noter que dans toutes les provinces de l'ouest et du centre de la France cette déviation de la moulure se fait au dessus de la serrure ce qui donne toujours un "V" inversé. Dans certains cas, la moulure placée plus haut ou plus bas n'a pas besoin de contourner la serrure, elle reste alors rectiligne. Dans les autres régions, la moulure est tout simplement absente. On a longtemps crû que tous les coffres à Erreur! Source du renvoi introuvable. provenaient de l'Hôtel-Dieu de Québec. Il est possible que les menuisiers de la vénérable institution aient été les instigateurs de cette mode, il est néanmoins certain qu'il s'en fabriqua dans tous les coins du Québec.

Les coffres à linge ou coffres à catalogne, comme on les appelle communément dans les campagnes, sont presque toujours munis à l'intérieur d'une équipette. Ce petit compartiment, situé en haut à la droite du coffre, avait parfois un couvercle ou encore un tiroir secret en dessous. On conservait dans l'équipette les menus objets tels: lettres d'amour, broches à tricoter, baleines de corset et parfois même, comme chez ma grand-mère, de délicieuses paparmanes. Ils égayaient la maison de leurs couleurs vives: bleu, rouge, vert, parfois noir; jamais jaune. Bien sûr, aucune future épouse n'aurait voulu entrer en ménage avec un coffre d'une couleur ayant si mauvaise réputation. Le jaune cocu était à proscrire. En fait, voici ce qu'entendait par un beau ménage de noces, une jeune fille du XIXe siècle: "C'est un rouet, une commode, six chaises, un lit tout gréyé, quat'mères moutonnes, une vache, vingt-cinq louis en argent, pis un coffre si plein d'butin qu'omn met l'genou dessus pour le fermer."(8)

Le pin était le bois généralement employé pour la construction des coffres comme d'ailleurs de tous nos meubles. Ce n'est qu'après le milieu du XIXe siècle, que le chêne, le noyer et les bois importés connurent une certaine popularité. Quant au cèdre, dont les branches protégeaient, depuis des temps immémoriaux, les lainages des attaques des malfaisantes bestioles, son bois odorant ne fut pas utilisé ici avant le XXe siècle.

Si, au XVIIIe ou XIXe siècles, dans quelques familles aisées, l'armoire ou la commode remplacèrent parfois le coffre pour la dot de la mariée, ce dernier a toujours conservé sa place prépondérante dans l'ameublement de la chambre. Dans les vieilles maisons ancestrales, ayant vu défiler plusieurs générations, on pouvait souvent retrouver au grenier les coffres apportés dans la famille par toutes les femmes de la lignée. Rangés avec symétrie dans les ravalements, ils contenaient les vêtements hors-saison et généralement les plus belles pièces du trousseau, réservées pour les grandes occasions.

Le coffre de la mariée ou coffre d'espérance, comme on l'appelait encore au milieu du XXe siècle est certainement l'une de nos traditions les plus tenaces. Je me souviens qu'à la fin des années 1960, certaines entreprises offraient en prime un beau coffre de cèdre à toutes les jeunes filles qui achetaient chez eux un trousseau complet.

CRÉDIT DE L'ARTICLE :   M Robert PICARD

1. Musée des Beaux-Arts de Montréal - L'Art du Serrurier et du Ferronnier - p. 5
2. Musée Bricard - Catalogue du Musée de la Serrure, Paris - p. 21
3. Marabout - L'encyclopédie des styles d'hier et d'aujourd'hui tome 1 - p. 36
4. id p. 40-41
5. MABILLE-VANKEMMEL Nelly - Styles Régionaux, La Normandie - p. 31
6. TREMBLAY Lorraine - La Maison: Le coffre, L'Armoire et leur Contenu - Présence du Passé No. 7 - Radio-Canada - p. 3 - 4
7. SÉGUIN Robert-Lionel - La Civilisation Traditionnelle de l'Habitant aux 17e et 18e siècles - p. 366
8. TREMBLAY Lorraine - La Maison: Le coffre, L'armoire et leur Contenu - Présence du Passé No. 7 - Radio-Canada - p. 11

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.

 



Article ajouté le 2008-04-23 , consulté 380 fois

Commentaires


Michel le 24/04/2008 à 03:11:00
Article très intéressant et bien documenté. L'ajout de photos de références pourrait enrichir encore plus celui-ci de même que tout article publié ! Je sais toutefois que cela demande beaucoup de travail !
Ne lachez surtout pas !


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