JUSTINE FILION, MENUISIÈRE
JUSTINE FILION MENUISIÈRE
Il y avait une soeur qui travaillait de la munuserie cela était bien nécessaire dans ces temps de pauvreté elle faisait des tables harmoires, bureau en pépitre..."(1)
Comme vous le savez sûrement, notre mobilier ancien est anonyme. Contrairement à la France, où les ébénistes étaient tenus d'estampiller chacun des meubles qui sortaient de leur atelier, nos menuisiers ne signaient jamais leurs oeuvres. Aussi, notre ameublement demeure-t-il sans nom, car la mémoire familiale a oublié l'arrière-arrière-grand-père qui a construit telle armoire... Et la mémoire collective ne se souvient plus, que ceux qui ont fait les meubles, n'étaient pas souvent ébénistes, ni menuisiers. Ils étaient simplement des débrouillards qui, avec peu d'argent, peu de moyens et presque pas d'outils, réussissaient à fabriquer ce dont ils avaient besoin.
Alors, imaginez notre surprise... Nous venons de découvrir toute une collection de meubles et objets anciens fabriqués par la même personne, au milieu du XIXe siècle. En prime, de nombreux documents attestent l'identité de leur fabricant, décrivent une partie de la collection et lèvent le voile sur les conjonctures entourant leur construction. Le plus étonnant de cette histoire, c'est qu'il ne s'agit pas ici d'un menuisier, mais bien d'une menuisière: une vieille demoiselle , Justine Filion, soeur Saint-Joseph.
C'est lors d'une visite à l'adorable petit musée des Soeurs de Miséricorde,* que nous avons fait la connaissance de cette menuisière bien particulière. Justine Filion fut l'une des premières compagnes de la fondatrice de la communauté, Rosalie Cadron-Jetté. Restée célibataire, pour s'occuper de ses neveux devenus orphelins, elle avait 44 ans lorsqu'elle quitta son Terrebonne natal, pour entrer au noviciat de l'Hospice de Sainte-Pélagie, en 1846. "L'oeuvre souriait à son dévouement; mais que d'humiliations, de privations et de sacrifices ne pressentait-elle pas!"(2)
Il faut dire que les débuts de la communauté furent très difficiles. Le soutien des mères célibataires, auquel se vouaient les Soeurs de Miséricorde, était une oeuvre décriée et honnie par les bonnes âmes. "Aux yeux du monde , c'était être complice du vice que de jeter sur de pauvres coupables le manteau de la charité."(3) En conséquence, les courageuses soeurs recevaient plus d'injures que d'aumônes, et elles devaient vivre dans le plus complet dénuement avec les pénitentes, ces futures mamans qu'elles hébergeaient et soignaient gratuitement.
Dans la petite communauté, comme dans toutes les familles démunies de l'époque, il fallait se débrouiller... Pour gagner quelques sous, les unes faisaient de la couture, d'autres de la cordonnerie. Justine Filion, arrivée avec tout l'équipement nécessaire à la fabrication de chandelles et de savon, s'est empressée de transmettre ses connaissances à ses consoeurs. Mais pour sa part, dotée d'une forte constitution et d'une grande habileté, elle se voyait confier les travaux les plus durs. Fallait-t-il pelleter la neige, scier ou fendre le bois de chauffage, Justine s'en occupait. C'est le temps de rafistoler les bâtiments pour loger les animaux, de faire une remise pour la paille, réparer la porte et les châssis, dresser une cloison, tirer des joints de mortier ou faire un foyer en brique... Justine est toujours là. On a besoin de bancs pour la buanderie ou pour les pénitentes, d'une brouette, d'un prie-Dieu, de lits, de chandeliers, d'une ailette pour le rouet, de cadres ou de petites tables... Justine se met à la tâche.
Le 16 janvier 1848, jour de la fondation officielle de l'Institut des Soeurs de Miséricorde, Justine Filion prononçait ses voeux. Cette vieille demoiselle, qui travaillait le bois avec beaucoup d'habileté, portera désormais le nom très approprié de soeur Saint-Joseph. Elle s'attaque à des oeuvres de plus en plus complexes: petites tables à abattants avec tiroirs et pieds tournés, armoires, pupitre, bureau surmonté d'une bibliothèque avec de multiples tiroirs et compartiments secrets... Mais son chef d'oeuvre, c'est sans contredit le pupitre qu'elle décrit comme suit: "bureau- en table et pépitre pour et crire avec deux grandes esses et les noms de Marie Joseph en lettres de bois." (4) C'est un ouvrage complexe qui prouve que les assemblages à tenon et mortaise ou à mi-bois, un brin de sculpture et surtout le tournage, n'avaient pas de secrets pour elle. On ne sait pas où, ni quand elle a appris, mais il est évident qu'elle connaissait bien la menuiserie.
Quiconque d'un peu habile pouvait se débrouiller avec une scie, un marteau et un ciseau à bois pour construire un banc, un prie-Dieu ou un meuble comme un petit lave-mains. Cependant il en va autrement pour le tournage, qui nécessite, outre le tour, un assortiment de gouges et de ciseaux mais surtout des connaissances techniques plus approfondies et un indéniable savoir-faire... Elle aimait manifestement le travail au tour, qu'elle utilisait abondamment. Les pieds de ses petites tables et du pupitre sont tournés, de même que les six chandeliers qu'elle fit pour l'autel. Ces chandeliers, les soeurs les avaient recouverts de papier argenté et elles les réservaient pour les grandes Fêtes. Le style de ses meubles correspond bien à ce qui était à la mode en ce début de l'époque Victorienne. Sa production qui commence certainement peu après son entrée au noviciat en 1846, se termine vraisemblablement vers 1863, alors qu'elle était nommée supérieure et que sa santé commençait à se détériorer.
Soeur Saint-Joseph ne faisait pas que des travaux peu ordinaires aux personnes de son sexe. Après ses journées de durs labeurs, elle collaborait à la surveillance des pénitentes durant la nuit. Elle leur enseignait également le catéchisme. Elle parle comme un prêtre disait naïvement l'une d'elles, qui aimait beaucoup à l'entendre. Elle fut également économe, conseillère et supérieure générale de la communauté de 1863 à 1866, et les jours de récréation ou de congé, elle égayait ses soeurs grâce à son joli répertoire de chansonnettes innocentes et amusantes. Enfin épuisée par la souffrance et chargée d'années, Mère Saint-Joseph rendit son âme à Dieu (5) en 1890, à l'âge de 87 ans, après avoir passé 43 ans en religion.
Michelle et Robert PICARD,
Nous tenons à remercier soeur Gisèle Boucher, sm. pour sa précieuse collaboration.
* Musée ouvert seulement sur rendez-vous (514) 332-0550
1. Manuscrit de Justine Filion (Soeur Saint-Joseph) (V. XI, p. 61)
2. FOURNET, Pierre-Auguste, pss - non signé - Mère de la Nativité et les origines des Soeurs de Miséricorde - Montréal, Imprimerie de l'Institution des Sourds-Muets, 1898, p. 60
3. id p. 73
4. Manuscrit de Justine Filion (Soeur Saint-Joseph) (V. XI, p. 61)
5. Biographies des Soeurs de Miséricorde, Vol 1. p. 140 à 142
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BONNE FINITION
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Denis Boulianne

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