L'ARTS DES SHAKERS
L'art des Shakers
Exceptionnellement, nous allons nous écarter quelque peu des antiquités québécoises, pour faire une incursion chez nos voisins du sud. Nous vous proposons de jeter un coup d'œil sur des meubles et objets américains de la fin du XVIIIe et du XIXe siècles, dont le style sobre et dépouillé, allait directement à l'encontre des tendances de la mode de l'époque: " l'art des shakers ".
" La présence de l'art des shakers dans le lexique du design n'est pas imméritée, mais elle est néanmoins étrange. Le design shaker n'a pas jailli d'une adhésion aux dictats de la mode, ou d'un besoin impérieux d'exploiter le marché, mais d'une philosophie religieuse qui rejetait du fond du coeur les valeurs du monde en général. Le shakerisme était une expérience de vie communautaire d'inspiration divine; presque par accident il a généré un genre de design, qui a depuis atteint le statut " d'objet d'art ". Finalement, le shakerisme en tant que croyance devait décliner. Il est significatif que le principal héritage légué par les shakers au monde d'aujourd'hui repose, non pas dans leur forme de croyance unique, ni dans leur approche égalitaire de la vie communautaire, mais dans les objets que les artisans et artisanes shakers ont créés. Ces artefacts ont transcendé les temps et racontent leur propre histoire. "(1)
Guidés par le principe que la beauté réside dans l'utilité, les shakers ont banni l'utilisation de tout élément non essentiel à la fonction du meuble ou de l'objet qu'ils confectionnaient. Ce faisant, ils ont forgé les bases d'une nouvelle esthétique. Quelques 120 ans avant l'école du Bauhaus et Mies van der Rohe, ils ont inventé le design.
Le mouvement shaker a pris naissance en Angleterre, au milieu du XVIIIe siècle. À cette époque, de nombreuses personnes se dissocièrent de l'Église anglicane qu'elles accusaient de ne rien tenter pour améliorer les conditions sociales de la classe ouvrière. Parmi ces dissidents figuraient entre autres les Méthodistes, les Quakers et les Shakers. Cette secte fut fondée, en 1747, par James et Jane Wardley. Ses membres se proclamaient eux-mêmes les "Shaking Quakers", à cause des transes qu'ils atteignaient par leur ferveur religieuse. En 1758, Ann Lee, fille d'un modeste forgeron de Manchester, se joignait à eux. Elle était illettrée, mais douée d'un charisme exceptionnel. C'est elle qui allait assurer la continuité de la secte. En 1772, elle était arrêtée avec trois autres membres pour avoir troublé le service divin à l'église anglicane. C'est durant son séjour en prison qu'elle eut la vision d'une société utopique, en paix dans le Nouveau Monde.
Le 6 août 1774, Ann Lee débarquait à New-York avec huit disciples. Les premières années de la communauté furent pénibles, et ce n'est qu'à partir de 1780 qu'elle commença vraiment à attirer de nouveaux adeptes. Dans les années suivantes, Mère Ann propagea sa doctrine et fonda des colonies de croyants à Harvard, Shirley et Hancock au Massachusetts, à Enfield, Connecticut ainsi qu'à New Lebanon, New-York. Les fondations se succédèrent jusqu'à la fin du XIXe siècle; il y en eut au total vingt-quatre. Plusieurs de ces villages, aujourd'hui restaurés sont devenus des musées. Vers 1850, le mouvement shaker à son apogée, comptait près de 6000 fidèles; en 1989, il en restait moins d'une douzaine.
Les shakers constituaient des communautés mixtes de frères et sœurs voués au célibat, recherchant l'ordre et l'harmonie en toutes choses. Leur mode de vie découlait d'une philosophie très simple: égalité, modestie, confession et croyance. Chaque communauté était divisée en familles comprenant jusqu'à une centaine de membres. Chaque famille constituait une entité économique propre, vivant en autarcie. Après avoir assuré leurs besoins essentiels au niveau de l'habitation, de l'ameublement, des vêtements et de l'alimentation, les shakers revendaient leurs surplus. Puis ils en vinrent à produire certains biens exclusivement destinés à la revente. Certaines communautés avaient des spécialités, mais leurs produits devaient être semblables d'un groupe à l'autre pour assurer leur cohésion. Leurs productions étaient très variées, entre autres : graines de semences, conserves, balais, boîtes, tamis, paniers, meubles divers et surtout leurs fameuses chaises.
Les spécialistes considèrent trois périodes distinctes dans la production mobilière shaker. Dans la première, qui se situe entre 1780 et 1810 environ, on trouve surtout des meubles fabriqués pour les besoins de la communauté. Ils sont toujours entièrement faits à la main. La seconde période se poursuit jusqu'à la guerre civile américaine de 1861-65. Elle marque la consolidation du style, le début de l'usage de machines et de la fabrication en série, qui impliquent une réduction du caractère individuel des pièces provenant des diverses communautés. La dernière période est marquée par le déclin de la production alors que le nombre de fidèles décline et que les demandes venant de l'extérieur se raréfient. (2)
À partir de 1789 et jusqu'à 1942, c'est la communauté de " New Lebanon qui a dominé la production de chaises, atteignant un sommet dans le dernier quart du XIXe siècle alors que leurs catalogues étaient largement distribués. La chaise shaker est l'éxtériorisation de concepts intérieurs: simplicité, isolation du monde, utilitarisme, vie communautaire et consécration à la perfection dans le travail. C'est une philosophie de vie présentée sous une forme concrète; une forme qui fut copiée à la fin du XIXe siècle, qui inspira les designers danois des années 1930, et qui encore aujourd'hui est reproduite par des artisans à travers l'Amérique. "(3)
CREDIT: Michelle et Robert PICARD
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